Quelles relocalisations et reconversions pour l’industrie ? par Jean Zin

L’écologie, c’est d’abord la relocalisation puisque c’est la réhabitation de notre territoire et la réappropriation de nos vies dans lesquelles la production, le travail occupent une grande place. L’économie locale est à la fois un facteur déterminant de notre qualité de vie et de l’équilibre local. La relocalisation concerne aussi bien la production d’énergie, par le solaire et autres énergies renouvelables, l’agriculture, avec l’organisation de circuits courts, et même l’industrie qui délocalise, mais la relocalisation concerne majoritairement les services (de proximité) et le travail immatériel à l’ère du numérique. Il s’agit non seulement de travailler au pays (sans dépendre de multinationales) mais d’accéder au travail choisi et d’échapper au salariat productiviste (ce qui nécessite un revenu garanti) tout en trouvant à valoriser ses compétences (grâce à des coopératives municipales), en privilégiant les échanges de proximité (avec des monnaies locales).

Comme les délocalisations sont surtout industrielles, bien qu’il y ait aussi délocalisations de services comme les centres d’appels, les discours se focalisent sur une réindustrialisation qui masque le fait que l’industrie se transforme profondément et réduit ses effectifs bien plus encore qu’elle ne délocalise. Il est indéniable qu’il faudrait mettre un terme aux délocalisations industrielles et rapprocher les productions de leur marché mais cet objectif est souvent surévalué en terme d’emplois car l’automatisation continue, même le taïwanais Foxconn prévoit de remplacer des travailleurs par 3 millions de robots. Il n’empêche que la production flexible et le juste à temps n’étant plus des productions de masse mais de plus en plus à la demande et personnalisées, ils peuvent être décentralisés et rapprochés des consommateurs. On ne retrouvera pas pour autant le niveau d’emploi industriel des 30 glorieuses, le pourcentage d’ouvriers rejoignant petit à petit celui des agriculteurs, sans que cela signifie une prétendue « fin du travail » mais seulement une réduction du travail non qualifié et du travail de force au profit des services et du travail immatériel (la crise montre que le chômage est un effet de la politique monétaire et budgétaire non pas de l’automatisation).

L’industrie est ce qu’il y a de plus capitalistique et productiviste, tirant son profit de l’amélioration de la productivité, ce qui peut être utile en particulier pour le passage aux énergies renouvelables qui devraient fournir une part significative des emplois de ces prochaines années mais il faut sortir de la société industrielle et de la domination de la logique du profit sur toute l’économie (société de consommation et de croissance), ce qui ne peut se faire qu’en offrant des alternatives au salariat industriel ou marchand. Il ne s’agit donc pas vraiment de développer l’industrie mais plutôt d’en sortir même si ce ne peut être que partiellement, dans une économie plurielle. L’écologie, c’est la relocalisation mais c’est aussi la pluralité, une indispensable biodiversité y compris des modes de production.

Certains, notamment tous ceux qui font de la technique l’origine de tous nos maux, voudraient sortir complètement (immédiatement) de la production industrielle mais ce n’est pas réaliste, ni même soutenable écologiquement au moment du pic de la population mondiale. Cela n’empêche qu’il faut sortir du capitalisme et de son productivisme en substituant l’objectif d’un travail choisi épanouissant au travail forcé rémunérateur. Il s’agit bien d’encourager la sortie du salariat (au profit du travail autonome), de l’industrialisme (au profit de l’artisanat mais aussi de la production numérique individualisée).

Pour la part restante, il faudra bien sûr limiter drastiquement les pollutions industrielles et tenter d’aller vers une « écologie industrielle » regroupant des industries complémentaires retraitant leurs déchets ou consommant leurs produits, même si cela ne va pas très loin en général. La première reconversion concerne indéniablement les énergies renouvelables dont nous avons un besoin urgent non seulement pour gagner la guerre du climat mais pour éviter de nouvelles guerres du pétrole devant la montée en puissance des pays les plus peuplés et de leur demande d’énergie. L’industrie automobile est la première impactée par la question énergétique et sait déjà qu’elle doit se se préparer à sa reconversion forcée.

En dehors de l’encadrement de la production industrielle et de sa décentralisation comme de son intégration au milieu local, il y a aussi des alternatives à l’industrie de masse qui se mettent en place avec la production à la demande et les capacités d’auto-production apportées par le numérique, comme d’un nouvel artisanat avec les  »fab labs » et les imprimantes 3D. On n’en est qu’aux balbutiements mais la production réellement sur place de toutes sortes d’objets ou de pièces détachées est une voie de sortie de l’industrie qui a de l’avenir. Pour les objets de plus grande taille, il peut y avoir aussi des machines plus imposantes permettant de rapatrier une partie de la production à la demande au coeur même de la ville. Ce n’est pas que ce serait généralisable pour autant car le bilan écologique peut être très défavorable entre une production pièce à pièce et des procédés industriels.

Il ne faut pas s’enfermer dans des débats idéologiques comme si la force de la vérité devait s’imposer à tous, ce qui est l’illusion la plus commune. Dans le sillage des « villes de transition », il ne faudrait discuter que des alternatives concrètes et de questions pratiques qui éclairent beaucoup mieux les enjeux théoriques et nos marges de manoeuvre effectives. C’est à ce titre que je pense utile de se focaliser sur un certain nombre de dispositifs comme le revenu garanti, les coopératives municipales et les monnaies locales qui font système et donnent les bases d’une économie relocalisée où les techniques les plus actuelles suivraient une toute autre logique que la logique marchande et capitalistique, montrant que le productivisme est bien l’apanage du capitalisme et d’un système de production plus que des technologies elles-même qui sont à coup sûr déterminantes mais tout autant que les conditions sociales de production.

Jean Zin

http://jeanzin.fr/

* Lors des 2èmes Rencontres de la Relocalisation fin Septembre, nous avions prévu un débat sur ce thème où nous avions invité Jean Zin à intervenir. Le débat n’ayant finalement pas eu lieu, ce dernier nous a proposé cette contribution et nous l’en remercions.

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