Relocalisons l’énergie ? par Jean-Luc Pasquinet

Bernard Laponche (polytechnicien) : « Il y a eu une caste de hauts fonctionnaires, formés à Polytechnique, appartenant essentiellement aux corps des Mines et des Ponts, qui partage cette espèce de certitude, qui se répand dans la haute administration et fait que tu ne peux pas critiquer le nucléaire quand tu as un poste important en France, que ce soit dans l’administration, à l’université, dans les partis politiques dominants. C’est devenu une espèce de tradition sans que ces gens là cherchent à creuser davantage. »

Lorsqu’on parle de relocalisation, le réflexe est fréquent de ne citer que l’enjeu de la distance. On retrouve ce réflexe dans la relocalisation agricole ou industrielle où l’on a l’habitude de ne critiquer que l’oubli de la distance par le système productiviste actuel, oubli favorisé par le bas coût de l’énergie (pétrole à bon marché) et permettant de ne faire porter la baisse des coûts que sur celui du travail. Mais on retrouve ce réflexe dans la critique de la structure de l’offre d’électricité en France caractérisée par son extrême centralisation, en l’occurrence par une grande distance entre l’offre et la demande, grande distance d’autant plus condamnable qu’elle a permis l’instauration du pouvoir d’une oligarchie, celle des X-Mines et X-Ponts dans la conception et la gestion de cette offre.

Il n’est bien entendu pas question de nier cet enjeu de la « distance », mais il n’est pas le seul et parfois pas déterminant dans l’analyse et dans les solutions.
Dans les lignes qui suivent nous rappellerons que relocalisation de l’énergie ne rime pas uniquement avec décentralisation de l’offre et qu’il ne peut pas y avoir de relocalisation sans arrêt du nucléaire.

1) Est-ce que la relocalisation de l’énergie rime avec décentralisation ?

Depuis les années 70 il est fréquent dans le milieu écologiste de mettre en avant la décentralisation de l’énergie comme solution à l’impasse de l’offre actuelle caractérisée par :
Son extrême concentration
Sa confusion entre énergie et électricité : chaleur -> électricité -> chaleur ou électricité spécifique.
Un aménagement du territoire déplorable favorisant l’étalement urbain, les transports automobiles, les supermarchés….

Ces caractéristiques sont la conséquence d’une organisation de l’État autour d’une oligarchie à l’origine du programme électronucléaire français,  dont le poids a obligé de favoriser le chauffage électrique, ce dernier expliquant la confusion entre énergie et électricité. (Voir en particulier le livre de Fabrice Nicolino : «Qui a tué l’écologie ?» chap 9 p. 231)

Mais on peut aussi citer l’aménagement du territoire caractérisé par l’existence d’une mégapole tentaculaire qu’on ne retrouve qu’à Londres au Royaume-Uni ou à un moindre degré dans la Rhur en Allemagne.

Cette extrême concentration de la demande, mais aussi l’existence d’unités de production industrielles concentrées expliquent la nécessité de développer de grosses unités de production électrique en France comme dans n’importe quel autre pays industrialisé.

La nécessité d’avoir des unités de production électrique de forte puissance (400 à 1450 GW) est commune à tous les pays industrialisés, quand à la forme de l’offre qu’elle soit centralisée comme en France et dans les mains du seul géant EDF entouré de petits satellites, ou décentralisée comme en Allemagne ou au Japon où existent des opérateurs régionaux, c’est plutôt secondaire, car elle n’a pas empêché l’existence de grosses unités de production électriques identiquement dans les trois pays. Bien entendu l’offre décentralisée organisée autour de grosses unités de production est bien mieux et plus optimale que le système centralisé français. Surtout, elle est une des causes du développement limité du nucléaire dans ces pays, à la différence de la France.
Par conséquent, si l’organisation de l’offre c’est important pour expliquer la situation française elle arrive en seconde position dans la cause de la délocalisation de notre système, ce qui est essentiel c’est la concentration et la puissance des moyens de production, et une relocalisation de l’énergie se doit de la considérer.

Mais remettre en cause l’extrême concentration de la demande reviendrait à remettre en cause l’existence de mégapoles, et la société industrielle elle-même. Ce faisant, le débat se déplace de l’énergie à l’organisation du territoire lui-même, le constat de la disparition progressive de la ville et de la campagne et l’exigence d’un retour à la ville, d’une séparation plus nette entre la ville et la campagne, le retour à la ville signifiant une remise en cause de la domination de l’automobile, au bénéfice du piéton qui a toujours été le Roi de la rue, depuis que la ville existe.

Mais pour commencer il faudrait d’abord arrêter le nucléaire, car cette destruction de la ville et de la campagne effectuée par la mégapole moderne pourrait préfigurer la destruction irrémédiable du territoire en cas de catastrophe nucléaire.

2) Il ne peut pas y avoir de politique énergétique digne de ce nom sans arrêt du nucléaire :

La relation entre nucléaire et relocalisation :

Le préalable à toute proposition énergétique en France devrait d’abord être le rejet du nucléaire, qui pourrait être cause d’accidents majeurs aux conséquences catastrophiques sur le territoire français : disparition de spécialités agricoles, obligation pour les populations de vivre dans des zones contaminées (faibles doses) etc…comme on a pu le voir après les catastrophes de Tchernobyl (4,5 millions de personnes vivent dans des zones contaminées) ou après celle de Fukushima (zone d’exclusion de 40 km et zone fortement contaminée où vivent des centaines de milliers de personnes) et donc remise en cause de la relocalisation de l’économie car on ne pourra pas conseiller de consommer des produits locaux contaminés, bien au contraire, les opposants se devront d’encourager les importations, et c’est l’État qui encouragera la relocalisation pour des raisons économiques au détriment dela santé des populations.

Par conséquent au lieu de partir de la relocalisation nécessaire de l’énergie, le débat devrait partir du rejet du nucléaire, car en cas d’accident majeur la relocalisation risque d’être rendue encore plus difficile.

L’accident majeur étant possible en permanence il faut donc définir des moyens de l’arrêter le plus vite possible et notamment en recourant au thermique classique, ou en tout cas à ce qui existe au moment de la décision politique de sortie du nucléaire.
Ensuite, une fois arrêté le nucléaire le débat sur la relocalisation de l’énergie peut être posé.

L’extrême concentration française en question :

En ce qui concerne l’extrême concentration de l’offre électrique française, et sa centralisation, il est indispensable d’analyser sa cause et notamment de l’organisation de l’État autour des grands corps (Polytechnique et ENA notamment), la forme prise par la naissance du capitalisme chez nous, la France étant le seul pays industriel ayant eu ( ?) une révolution industrielle si originale : sans révolution démographique, sans de réelle révolution agricole dominée par le poids important de l’activité viticole qui a gelé beaucoup de main-d’œuvre à la campagne, avec pour corollaire la  difficulté de voir émerger une classe d’entrepreneurs bourgeois.

N’oublions pas que c’est le rapport PEON en 1955, écrit par des X-Mines, X-Ponts qui est à l’origine du programme électronucléaire français. Bien entendu, ce programme a été adopté et validé par les représentants élus de la Nation par conséquent le peuple français a aussi sa part de responsabilité, il serait trop facile de ne critiquer qu’une caste de hauts fonctionnaires et d’oublier la part de responsabilité des citoyens dans les choix énergétiques français et dans la structure actuelle de l’État. Ils ne sont debout que parce que nous sommes à genoux, comme le disait Élysée Reclus.

En ce qui concerne la chaleur :

L’aberration française très bien connue et on peut la résumer dans le cycle :  chaleur -> électricité -> chaleur ou électricité, cad qu’avec le développement du chauffage électrique, en France on produit deux fois de la chaleur pour obtenir de la chaleur, on peut imaginer cette perte de rendement démentielle par le passage par l’électricité : une aberration ! impulsée par des mathématiciens…sensés connaître la thermodynamique sur le bout des ongles….
La conséquence du tout-nucléaire ou quasiment (76 %) et de ce chauffage électrique, c’est que la France importe de l’électricité carbonée à prix élevé aux heures de pointe (car le nucléaire est difficilement contrôlable et que sous la pression des écolo on a fermé presque toutes  les centrales thermiques au charbon …là encore précisons le les écolos aussi ont leur responsabilité pas seulement les X….) d’Allemagne notamment et exporte de l’électricité à prix très bas aux heures creuses….Donc la France est très dépendante et surtout très fragile car le nucléaire à la différence de TOUS les autres modes de production est difficilement contrôlable, il repose sur l’utilisation de la fission qui peut toujours provoquer une excursion, et c’est ce qui explique qu’un réacteur soit très long à démarrer et très long à arrêter, ou l’obligation de recourrir à des centrales thermiques classiques aux heures de pointes.

« Le nucléaire est une machine instable. Les réacteurs sont basés sur des réactions en chaîne qui s’auto-alimentent. On doit en permanence maintenir un équilibre. Si vous déséquilibrez le système, soit il explose en une fraction de seconde, soit il s’arrête… Et vous devez le refroidir sinon il fond et des substances radioactives s’échappent comme aujourd’hui au Japon. Il faut comprendre qu’un réacteur nucléaire a été créé à l’origine pour produire le plutonium de la bombe atomique. Les centrales sont des sous-produits de la bombe ! »
Jacques Rey Physicien à la retraite ex Ingénieur chez EDF.

N’oublions pas cependant que la chaleur constitue 35 % des besoins primaires.
Chaleur
35 % des besoins primaires
Pétrole
30 %
Électricité spécifique
11 %
Total
76 %

Il est donc important dans toutes solutions alternatives au tout-nucléaire actuel de faire des propositions pour supprimer cette aberration, les réseaux de chaleur en font partie. Néanmoins il est utile d’en signaler les limites :

Notamment la géothermie : sait-on quels produits chimiques sont injectés à 2000 m de profondeur pour éviter les problèmes avec le souffre et le sel ? Récemment il est beaucoup question des gaz de schistes, mais il ne me semble pas avoir lu des questions en ce qui concerne la géothermie… Quid aussi de la « bulle froide » en général au bout de 25 à 30 ans on doit forer ailleurs car la source est refroidie ?
Quid des incinérateurs d’ordures qui génèrent de la dioxine et de nombreuses matières dangereuses à la santé humaine et ne remettent pas en cause la quantité énorme de production de déchets dans notre pays ? Or, beaucoup de réseaux de chaleur fonctionnent avec ces incinérateurs….L’enjeu là c’est d’interdire les emballages (40 % de nos déchets municipaux), de réduire la consommation de produits « inutiles » (notion à définir) afin de réduire les déchets, et de réduire voir supprimer les 105 incinérateurs présents dans notre pays….

3) Sens de la relocalisation de l’énergie :

Est-ce que la relocalisation de l’énergie c’est :

-Décentraliser l’offre :  en créant des régies territoriales.
-Déconcentrer les acteurs
-Recourir à la chaleur sous diverses formes : biomasse, géothermie notamment, la cogénération.
-Recours au renouvelable

> Pour nous la relocalisation n’est pas uniquement synonyme de décentralisation, c’est un peu plus complexe.

La relocalisation est d’abord synonyme de questionnement du produit et du couple produit-déchet et donc de la domination de la société par l’économisme et le culte de la croissance du PIB.

En ce qui concerne l’énergie il s’agit de savoir de quel type d’énergie il s’agit d’abord. Dans ce sens sont condamnés irrémédiablement le nucléaire, mais aussi tout ce qui va avec, le chauffage électrique, etc.…De même sont condamnés les incinérateurs d’ordures, par exemple et est mis en avant la réduction de la production de déchets ménagers et municipaux.

Par conséquent les réseaux de chaleur ne peuvent pas fonctionner avec des incinérateurs d’ordures ménagères, mais plutôt avec de la géothermie (sous réserve qu’il soit possible de faire de la géothermie « propre »), voire de la biomasse ou du bois.

Le pétrole est utilisé essentiellement pour le transport, une politique hardie de développement du transport en commun est nécessaire pour réduire le recours au pétrole.

> Il est par ailleurs nécessaire de définir une stratégie de transition :

Une bonne stratégie menant à la relocalisation serait par exemple :

1) Arrêt immédiat du nucléaire,  en recourant à ce qui existe au moment de la décision politique : thermique fossile (augmentation du coefficient de production à 90 %), renouvelable, voir loi de réduction de consommation, etc.…dans le cadre centralisé actuel, on pourrait arrêter sans doute 70 % du nucléaire quasi immédiatement, si une loi est adoptée pour arrêter immédiatement le nucléaire et réduire la consommation d’électricité de 10 à 20 % par exemple, à l’instar de ce qu’ont fait les japonais par la loi du 1er août 2011 qui a réduit la consommation d’électricité de moins 15 %.

2) Mise en œuvre de mesures permettant d’arrêter TOUT le reste du nucléaire le plus vite possible et en tout cas en moins d’un quinquennat.

3) « Retour à la Ville ». Traditionnellement la ville était dominée par les piétons, elle était dense et bien séparée de la campagne, il faut donc revenir à la Ville et lutter contre le développement anarchique des constructions périurbaines et des zones résidentielles qui ont détruit la ville, restaurer les ceintures maraîchères, réduire drastiquement le transport automobile, favoriser les transports à bicyclette et piétons, voire à cheval. Densifier les transports en commun.

4) Repenser l’habitat : en particulier suppression du chauffage électrique, lié au tout-nucléaire français, remplacement par des réseaux de chaleur lorsque cela est possible et le chauffage au bois, ou le solaire thermique.

5) Remise en cause du cadre centralisé actuel de l’offre d’énergie : développer une réflexion sur le service public qui ne soit plus dominé uniquement par le cadre FORMEL des lois de Rolland, d’égalité, de continuité et d’adaptabilité mais avec des lois sur le CONTENU du service public sur les PRODUITS avec une intensité déchets et ressources non renouvelables la plus basse, mettre en œuvre des régies territoriales d’offre d’énergie, d’un principe de subsidiarité énergétique lorsqu’on ne peut offrir en local et seulement à cette condition on renvoie à l’offre nationale ou internationale, ce qui sous-entend une interconnexion des régies entre elles et au niveau européen.

6) Ultérieurement remise en cause de la société industrielle, car l’électricité n’étant pas stockable, si l’on veut aller vers une société du tout renouvelable, et bien il faudra accepter qu’il y ait des coupures d’électricités dans certains secteurs.

4 )Indépendance énergétique, démocratie et pétrocratie : .

«Il existe des connexions entre le régime énergétique des sociétés qui se conçoivent elles-mêmes comme modernes et le régime politique que nous avons pris l’habitude de nommer « démocratie » . Timothy Mitchell « Petrocratia ».

Dans cet ouvrage l’auteur montre que la démocratie a pu naître en Europe grâce au charbon. Dans les mines les ouvriers sont autonomes, ils avaient un fort pouvoir de négociation, qui a été perdu avec l’ère du pétrole, dominé par les ingénieurs, la finance internationale et où les réserves se trouvent de plus en plus dans des pays où l’Occident maintient des monarchies au pouvoir.

Il est donc important de considérer l’organisation de la fourniture énergétique permettant d’enrichir la démocratie.
De même, avec la raréfaction des matières premières et des sources d’énergies il devient impératif de réfléchir aux moyens d’être le plus indépendant possible au niveau énergétique.
A la différence de l’ère du charbon, avec le pétrole et surtout l’uranium, l’Europe est devenue très dépendante de bases mondiales d’approvisionnement. Elle se sent donc obligée d’adapter sa politique et sa diplomatie pour obtenir des sources d’énergie. Il devient donc impératif de réfléchir aux moyens d’optimiser l’utilisation de l’énergie, de façon à en utiliser le moins possible pour un résultat le plus grand possible, mais aussi au recours des sources disponibles dans nos contrées : le vent, le soleil, le bois, les marées par exemple. Par ailleurs, la seule source la plus abondamment disponible aujourd’hui dans le monde étant le charbon, l’Europe devrait aussi s’efforcer de développer des recherches de telle sorte qu’elle puisse y recourir sans générer trop de gaz à effet de serre. Le charbon est non seulement abondant mais le plus largement réparti, si bien qu’il est plus facile ne pas être lié dans sa diplomatie et sa politique pour l’obtenir.

 

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